Les créations sur Récit
La joie et la fête
Par Lou .
Nous arrivons à l’hébergement d’urgence Huda Adoma Eure-et-Loir à Dreux tôt le matin et sommes accueillis par Aline Thébault, qui nous présente les lieux ainsi que les personnes qui seront présentes pendant la journée.
Au rendez vous une majorité de femmes et un homme.
Les ateliers débutent dans une bonne ambiance, les participants se parlent entre eux tout en se concentrant sur l’atelier Moodboard, qui seront pour la plupart réalisés dans la matinée.
Un atelier doublage se crée et des films sont fabriqués avec la participation de tous, effets sonore, voix, etc.
Une femme se lance, se dirigeant vers le studio d’enregistrement dans l’idée de chanter. La timidité ne l’emporte pas et nous comprenons rapidement que c’est de cette manière qu’elle souhaite nous raconter son histoire de vie.
Lors du moment de déjeuner collectif, nous nous donnons l’objectif de chanter chacun.e une chanson, pour partager un peu de nous et de notre vécu. Ce moment très proche rapproche, permet de tisser des liens et de se sentir en sécurité.
L ‘après midi est à la fête, chacun.e muni.e d’un instrument et tout le monde s’amuse, chante et danse.
Chacun.e trouve sa place, actif ou non. Il s’agit en effet d’une nécessité de vivre, de prendre le parti de la fête, le bon coté de la vie malgré les embûches. Comme l’a dit une des participantes « le tout c’est de se relever ».
La fin de la journée approche et un moment de restitution s’impose, pour que chacun.e se rende compte de l’importance de ce qu’il.elle a créé et donné.
Nous rentrons le coeur rempli, de joie et de légèreté.
La journée à la Maison relais Cos de Bordeaux, racontée par Loussiné Villelegier
Par Lou .
Mercredi 12 juillet 2023, nous sommes chaleureusement accueillis par Franck Angibaud, responsable animation du relais Cos de Bordeaux, premier établissement qui accueille cette année les ateliers de création de Benoît Labourdette organisés par Cultures du coeur, dans le cadre de l’été culturel du Ministère de la culture.
La Maison relais COS est un établissement de logement adapté pour des personnes ayant certaines difficultés de vie, qui peuvent vivre seules, mais dans un cadre surveillé et adapté.
Le thème des ateliers de l’été 2023 est « La machine à voyager dans le futur », vaste sujet ! Celui-ci permet un point de départ, un angle de réflexion pour ces ateliers. Ils sont en eux même un cadre permis, un espace d’écoute et d’attention, qui permet à chacun d’être créateur de l’instant présent et du futur, proche ou lointain.
Il est 9h30 et l’ambiance est encore matinale à la Maison relais. La terrasse est déjà vivante, trois personnes sont attablées dans le jardin avec leur café. Cet endroit nous semble tout d’abord être un lieu de réunion, de vie qui rassemble et qui fait du bien.
Benoît Labourdette et Loussiné Villelegier mettent en place le dispositif de l’atelier. L’idée est simple : sur des tables disposées dans la salle principale, des espaces différents dédiés à des activités différentes (coin des geeks, espace lecture, studio d’enregistrement, studio de tournage, espace « moodboards » et atelier découpage), tout cela dans un même espace, pour un climat propice à la création collective.
À 10h30 le dispositif est en place et plusieurs personnes ont rejoint la table du jardin, certains regards semblent intrigués par ce qui se passe, tous semblent ravis du changement opéré dans leur lieu de vie.
Après une présentation par Benoît du but créatif de la journée, et un tour des possibles avec tout ce matériel, les participants se dirigent farouchement vers les pôles qui les appellent. Pendant une bonne heure l’ambiance est au travail, les différents espaces seront alors quasi tous investis.
Au studio de création musicale, des choses se produisent : Siham, 9 ans, prend possession du synthétiseur Novation Mininova, un instrument de musique professionnel, qu’elle ne lâchera pas de la journée. Le studio d’enregistrement est occupé par Barnabé, Philippe et Najwa qui, à l’aide d’un « moodboard » (petit tableau permettant un montage composé de photos, d’illustrations, de textes, schémas et autres productions graphiques) enregistrent un podcast pour imaginer la Maison relais dans de le futur : des skateboards volants, les habitants toujours réunis autour de la même table du jardin et buvant un café ! L’après-midi, après leur départ, il est convenu que leur bande son et leur moodboard serviront à créer un film, qui sera animé par Emmanuelle et Lou.
Sur la grande table l’atelier découpage bat son plein, les « moodboards » se remplissent d’univers différents qui feront usage de décors ou de personnages pour les films réalisés par la suite.
Tout au long de la journée des petits courts métrages sont créés, des morceaux de musique sont enregistrés. Les habitants, qui semblaient de prime à bord assez impressionnés par la tâche qui leur est confiée se libèrent petit à petit de leurs craintes et développent leur sens de la créativité.
En effet ces dispositifs, qui permettent la réalisation de petits courts métrages de façon rapide, efficace et ouverte à l’improvisation, est assez valorisant. La tâche est enfantine et permet de produire un rendu gratifiant de manière quasi instantané. Les participants sont fiers, heureux de se rendre compte de la qualité des oeuvres qu’ils ont produites, ce dont ils ne se sentaient pas capables au départ.
Vers 16h30, les créations sont terminées, un temps de restitution a lieu. C’est un moment important pour les participants, qui ont pu se rendre compte de la valeur de leurs créations. L’ambiance était à la rigolade et au plaisir de partager.
Vers 18h, Le dispositif est démonté et la salle remise presque comme au début. Un petit air de mélancolie règne... Cette journée fut intense et riche en émotions, les productions sont touchantes, brutes de vérité et de vulnérabilité, mais surtout profondément humaines.
Se découvrir à soi-même, par Benoît Labourdette
Par Benoît .
« Ce n’est pas un contenu que j’ai à transmettre, je m’en garderais, chaque âme est dans une telle richesse. Mais il faut que cette richesse soit réveillée. La transmission, c’est cette attention portée à un autre qui fait qu’en lui surgit le meilleur de lui-même. »
Christiane Singer, écrivaine (1943-2007), citée dans le livre collectif « Transmettre » (Paris, J’ai Lu, 2019).
En préparant les ateliers de cet été, ma préoccupation était avant tout d’imaginer un dispositif qui ait pour vertu d’ouvrir des portes de l’expression pour chaque personne. Nous allions venir, nous « spécialistes de l’art », proposer une pratique créative à des personnes dont ce n’est pas la pratique quotidienne ; quelle prétention, et puis comment faire ?
Ma proposition peut être résumée en trois mots : outils, pratique, partage.
Les outils
Tout d’abord, nous transformons le lieu quotidien en un espace de production créative. Pour ce faire nous apportons beaucoup d’outils, accessibles : instruments de musique, micros, appareils photo, ordinateurs, paires de ciseaux, papier à découper, feutres, etc. Les zones dans lesquelles nous disposons les outils sont identifiées par ces signalétiques avec des pictogrammes, pour donner sens à leur usage :
Ce ne sont pas simplement des feutres et du papier, c’est un « atelier dessin » ; ce n’est pas une caméra branchée à un ordinateur et un vidéoprojecteur, c’est un « studio de tournage », etc.
Un outil de travail et de médiation, que nous avons inventé pour l’occasion, est le moodboard, une planche personnelle sur laquelle on peut dessiner, et disposer toutes ses idées, ses inspirations, qui est un espace identifié et légitimé de la traduction concrète des idées et envie de la personne, qui l’accompagnera tout au long de la journée (merci à Loussiné pour cette idée du « moodboard » concret, à partir des planches que j’avais prévu d’apporter).
Le patient travail de collecte préalable des outils et des idées de leur mise en oeuvre est déjà un travail d’attention à l’autre, et de rencontre avec des objets qui me semblent pouvoir être accueillants. Au fil de l’été, de nouveaux outils vont s’inviter dans les ateliers, grâce à ce que j’y apprends. Pour la prochaine fois, une tablette Ipad Pro avec un stylet sera des nôtres pour le dessin, et un instrument électronique qui vient d’être inventé aux États-Unis, l’Artiphon Orba 2, émerveillera nos oreilles.
La pratique
Chaque outil va « parler » plus ou moins à chaque personne. Ce que nous proposons, c’est une pratique immédiate, spontanée, autorisée. On se découvre dans la rencontre avec un objet.
- Par exemple, Siham (9 ans), dès qu’elle a posé ses doigts sur le synthétiseur Novation MiniNova, nous a fait entendre des mélodies, des sons, qui immédiatement « sonnaient », de façon presque magique. Ce fut donc son outil privilégié pour la journée, et elle enregistré plusieurs morceaux, seule ou en collectif, et fait la musique de plusieurs des films.
- Pour Daniel, à partir de son moodboard, le talent qu’il s’est découvert fut celui d’improvisateur vocal, d’inventeur d’histoire à partir d’éléments disparates, rejoignant ainsi les grandes traditions fondatrices des poètes surréalistes du début du XXème Siècle.
- Pour Guillaume, qui ne souhaitait pas parler, la construction de son moodboard filmée par la caméra, lui a donné et nous a donné à tous la découverte que ce qu’il avait créé était un récit écologique puissant.
- Et ainsi de suite, pour les un.e.s et les autres...
Commencer par la pratique, trouver, en le manipulant, l’objet avec lequel notre corps et notre esprit se mettent en résonance, c’est partir à l’aventure sur le chemin de ses propres capacités, dont nous ignorions nous même l’existence. Il ne s’agit pas de se « valoriser », mais de se découvrir à soi-même. Ce processus m’a été renvoyé, et explicité, par plusieurs des personnes participantes. Si on n’avait pas démarré par la pratique, les images de soi, de ses incapacités, auraient tout bloqué.
Le partage
Cette dynamique créative a lieu dans un espace commun, dans lequel chacun a son lieu personnel (et circulant, grâce au moodboard). Nous recevons, nous bénéficions, de tout ce que les uns et les autres découvrent et inventent. Ainsi, c’est une véritable émulation qui s’opère. Le partage avec les autres des diversités de créations est intrinsèque à ce dispositif. En fin de journée, nous organisons un moment de « restitution » commune, qui est très important, car il signe l’importance de ce qui a été traversé. Mais au fur et à mesure de la journée, des collaborations se mettent en place, par capillarité, si l’on peut dire.
Le partage est donc partie-prenante de la pratique créative, dans son présent. On n’est pas seul. On est pleinement soi, dans une communauté. Notre contribution sera d’autant plus riche qu’elle sera singulière. Par exemple, Barnabé n’a pu être présent que le matin : il a enregistré un podcast avec Philippe et Najwa, et ils ont constitué ensemble un moodboard, en nous confiant la mission, pour l’après-midi, de créer un film à partir des éléments du moodboard et de la bande son (qui contient aussi la musique de Siham et Franck). Emmanuelle et Lou ont fait le film, avec mon accompagnement. Ainsi le film « À la maison relai » existe grâce aux apports partagés et successifs d’au moins six personnes.
Je mets les productions en ligne au fur et à mesure sur la plateforme web que vous êtes en train de consulter (www.ateliersnumeriques-culturesducoeur.org/2023). Le QR code d’accès est donné à celles et ceux qui ont des téléphones, j’envoie aussi directement le lien par SMS à certains, et j’ai mis un raccourci vers cette plateforme sur l’ordinateur collectif de la Maison relais COS. On identifie que ce travail créatif est fait pour être partagé, avec d’autres personnes aussi, et ce d’emblée. J’organise la restitution de fin de journée en utilisant la plateforme web pour visionner et écouter les productions des uns et des autres : ce que je fais là, chacun.e pour le faire par soi-même ensuite.
Et ici, les photographies du processus de l’activité, faites par Loussiné et Franck, font partie des habitudes (Franck anime la fabrication d’un journal trimestriel). Je me rends compte que mettre en ligne ces plus de 200 photos, qui relatent très en détail certains moments, fait partie des productions artistiques de la journée. Donner à voir le processus de création, en faire récit par l’image, c’est en soi un travail de création, riche et qui permet de partager le cheminement (et non pas uniquement les résultats).






